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Quel est l’ « essentiel » ?

 

Nous aurions pu croire qu’à la suite de ces cascades de confinements/déconfinements les préoccupations de l’homme auraient foncièrement changé au profit d’un regard sur sa vie plus volontiers consacré à la réflexion et à la mise en ordre des priorités dans son existence. Bref, qu’il en revînt aux véritables « essentiels ». Or, constatons qu’il n’en est rien, tout au moins dans nos sociétés occidentales repues y compris en période de crise. Tout peut se fissurer, s’écrouler de ce qui a édifié notre culture, un monolithe demeure : les vacances ! Héritières des célèbres « congés payés ».1

Nous avons bien craint que, cette année, nous ne serions plus convoqués à nous éparpiller, pour mieux nous regrouper et nous entasser, sur les plages merveilleuses, les sentiers de randonnée, dans les parcs à thème, etc.  Nous en avons presque sué des gouttes de sang, car telle est notre « Passion » ; passion à notre mesure bien sûr. Les fées républicaines ont apparemment veillé, aidant les autorités du pays à opérer le salut de la seule institution désormais sacrée : les vacances !

Depuis 1936, il est clair qu’en France, que notre royaume terrestre ne vit plus qu’au rythme des vacances, scolaires d’abord et, par voie de conséquence, professionnelles. Une vacance crée un vide qu’il faut combler. Mais ce n’est pas toujours le cas, si bien que de nombreuses entreprises sont à l’arrêt ou tournent au ralenti et le pire est que l’Église emboîte le pas. En effet, nombreuses sont les églises fermées durant l’été et, là où elles demeurent ouvertes, comme les entreprises, elles sont souvent désertées. Puisque beaucoup partent en vacances, il semble aller de soi que ceux qui restent - les vieillards, les malades, les sans-le-sou, les grincheux - soient négligés, abandonnés. Bien évidemment, il ne s’agit pas de nier le droit à un juste repos, mais tout est question d’équilibre, et cela vaut pour chacun.

Une crise grave secouant le pays, il eût semblé normal de se donner d’autres priorités, de sacrifier ce divertissement annuel, mais, à l’inverse, il n’en est pas question. L’homme peut vivre sans messe et sans accès aux sacrements durant des mois, mais il s’asphyxie dès qu’il est coupé de ses sources de plaisir. « Les vacances sont la nouvelle croyance, la seule qui fasse l’unanimité, la seule qui n’ait pas d’opposant.2 » Point de manifestation pour réduire ou supprimer les vacances auxquelles il faudrait presque ériger des statues dans chaque ville.

Notre insouciance et notre légèreté nous aveuglent et nous empêchent de mettre chaque chose à sa juste place. Non, les vacances ne sont pas la priorité d’une vie, ni la lumière d’une existence. D’autres exigences auraient dû prendre le relais alors que notre société est secouée par des violences de plus en plus extrêmes, des tensions civiles, une faillite d’autorité, une absence de respect d’autrui, une mise à l’écart du fait catholique, une mainmise de certains groupes de pression et un bâillonnement de tout ce qui ne correspond pas à l’évangile du temps.

Ici, soyons bien clair : n’est pas question de « diaboliser » les vacances. Il faut même les recommander lorsqu’il s’agit de vivre un repos nécessaire et légitime, de consolider les liens familiaux, de nourrir l’esprit, de goûter au silence et à la joie d’une bonne compagnie.

Dieu nous a donné l’exemple d’un saint repos au sein même de son geste créateur, et Il l’a inscrit dans le Décalogue puis dans la vie chrétienne.

Pourtant, dans les deux cas, il était entendu que l’homme ne devait pas vider ces jours de repos de leur sens premier en les sacralisant par des divertissements oublieux de Dieu. Les vacances ne sont pas l’apologie du vide, mais au contraire le moyen donné pour emplir son âme de la présence divine.

Jésus ne fréquentait pas les lieux de villégiature des juifs riches et de l’occupant romain. Il se retrouvait en compagnie d’amis, de disciples, dans la simplicité du cœur et des jours.

Depuis que les vacances sont devenues un phénomène de masse, elles sont terrifiantes car tout ce qui est légion3 est malsain, instrument du Malin. En effet, dans le même temps qu’on observe une montée de l’individualisme, le poids des masses augmente et donne naissance à cette  notion hybride de « l’individualisme de masse ». Il suffit de voir l’entassement sur les plages où chacun défend son pré-carré de sable…

Le confinement a renforcé cette tendance car, désormais, un certain espace est accordé à chacun mais toujours dans des « périmètres » imposés. En fait, les vacances sont devenues l’image de la transformation de tout le reste de l’existence quotidienne, boursouflure universelle qui annonce une maladie universelle infiniment plus grave que toutes les pandémies.

La sacralisation de choses, bonnes à l’origine, qui se gonflent, n’annonce rien de réjouissant. Un juste repos ne mérite pas de prendre le pas sur toutes les autres activités humaines et sur les racines de l’être. Lorsque le dimanche n’est plus consacré à Dieu mais au jogging et aux sorties festives, lorsque les vacances ne sont plus le temps des saines retrouvailles familiales et amicales mais le temps du défoulement et de l’ « éclatement », lorsque le sacré a changé de camp, il est temps de nous poser et de rendre à Dieu ce qui est à Dieu.

 

Frère Martin

1La loi est votée à l'unanimité par les députés le 11 juin 1936 et promulguée le 20 juin 1936.

Les premiers congés payés ont été institués en France dès le 9 novembre 1853 par un décret de l'empereur Napoléon III, mais seulement au bénéfice des fonctionnaires. 

2Philippe Muray in Homo festivus

3Jésus lui disait en effet : « Esprit impur, sors de cet homme ! » Et il lui demandait : « Quel est ton nom ? » L’homme lui dit : « Mon nom est Légion, car nous sommes beaucoup. » (Marc 5, 8-9)