Montre-moi ton visage

 

« Montre-moi ton visage, car ton visage est beau » (Ct 2, 14), dit le Cantique des Cantiques ; « Seigneur je t’en prie, fais-moi voir ta Face » (Ex 33, 18) supplie Moïse sur la montagne... parce que la religion biblique est la religion du dévoilement du visage.

Le visage « parle » : c'est le lieu de la communication immédiate, ce par quoi chacun de nous entre en relation, avant même d'avoir prononcé un mot. Le visage dit le mystère de la relation. Par-delà les blessures de l'existence, tout visage est une invitation à l'aventure de la rencontre.

Notre culture a toujours magnifié le visage comme lieu par excellence de révélation de la personne. Autrefois, selon certaine tradition, au cours du mariage, le marié relevait délicatement le voile de la mariée après l’échange des consentements : il avait désormais le droit de voir son visage, il avait accès à sa personne.

Dans sa prière, tout homme aspire à voir le visage de Dieu et Dieu nous rejoint en Jésus de Nazareth et, ainsi, dans la fragilité de tout homme.

« Montre-nous ton visage et nous serons sauvés » (Ps 79, 4) supplie le psalmiste. Nous avons raison de demander à Dieu de nous montrer son visage, car le visage est lieu de Révélation. Mais nous ne pouvons le découvrir vraiment que si nous prenons soin de chaque membre de son Corps, de son Corps vivant, constitué de chacun de nos frères en humanité. N'espérons pas découvrir le visage de Dieu sans prendre soin les uns des autres, à commencer par les plus souffrants, les plus fragiles d'entre nous car, depuis la nuit des temps, le visage de Dieu ne se révèle qu'à travers la variation infinie des visages des hommes et des femmes. Chaque visage rencontré nous délivre une Parole, nous livre une part de mystère. Le visage est un lieu privilégié d'apparition du « tout autre » et du Tout Autre.

À l’inverse, les visages masqués suscitent instinctivement une réaction de recul. La culture du masque est celle de la dissimulation, de la peur, et elle ne peut qu’éveiller la méfiance.

« Le visage, affirme Emmanuel Lévinas, est ce qui nous interdit de tuer. » Si jadis on bandait les yeux des condamnés à mort, c’était peut-être moins pour prévenir leur affolement que pour ne pas mettre mal à l’aise ceux qui les fusillaient.

Le visage est aussi ce dont provient la parole : c’est lui qui rend possible tout discours, et son expression elle-même est un discours. Il est difficile de se taire en présence de quelqu’un : il faut parler de quelque chose, ne serait-ce que de la pluie et du beau temps… peu importe, mais lui parler, lui répondre, et déjà répondre de lui. Car le visage en appelle à la responsabilité. Il ne me dit pas seulement « tu ne tueras pas », mais aussi « tu aimeras ton prochain comme toi-même », tu en es personnellement responsable. Un visage n’est pas quelque chose, il est quelqu’un.

Puisque désormais nous devrons aller masqués, nous ferons contre mauvaise fortune bon cœur. Mais si par malheur cette précaution transitoire se transformait en nouvelle manière d’exister dans nos rapports mutuels, notre humanité aurait subi une redoutable, une monstrueuse régression.

 

Frère Martin

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