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31 mars 2020, les 27 frères de l’abbaye chantent l’office des Laudes du mardi de la 5esemaine de carême… Chacun pense à ceux aux intentions desquels nous prions, à ceux qui auraient voulu se joindre physiquement à notre louange matinale, à ceux qui sont atteints par la maladie, à ceux qui souffrent du confinement actuel, à ceux qui craignent la perte de leur emploi ou une diminution préoccupante de leurs revenus… nous entonnons le psaume 32 :

« Le Seigneur déjoue le plan des nations ; 

il anéantit les projets des peuples,

le plan du Seigneur subsiste toujours, 

et les projets de son cœur, d’âge en âge… » (Ps 32, 10-11) 

 

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale le monde s’était remis à « tourner ». Une dizaine d’années lui avait suffi à se relever des ravages d’idéologies dévastatrices ; on était ainsi entré dans les « trente glorieuses », années de relative stabilité politique et de prospérité économique qui avaient permis un développement exponentiel de la « société de consommation » et autre « civilisation des loisirs » ; et ce, malgré la « guerre froide » et les guerres de décolonisation, dites « régionales ». Jusqu’à ce 6 octobre 1973 où l’Egypte, franchissant le canal de Suez, récupérait les « territoires occupés » par Israël depuis la « guerre des six jours » de 1967. Ce conflit fut à l’origine du  premier « choc pétrolier », obligeant les pays occidentaux outrageusement nantis face aux pays du Tiers-Monde à prendre conscience de leurs insolents privilèges et à jeter un regard nouveau sur leur mode de vie exclusivement axé sur la recherche du profit au détriment des valeurs de solidarité, de partage, de respect d’autrui. Finies les énergies à bas prix et la consommation à outrance sans souci des conséquences néfastes que cette surexploitation inconsidérée des ressources de notre planète entraînait pour l’avenir de l’humanité.  

 

Pardonnez-moi ce rappel historique succinct mais nécessaire, car n’oublions jamais que c’est dans leur histoire que Dieu se révèle et parle aux hommes, que c’est dans notre histoire que Dieu nous rejoint, qu’il nous attend et qu’il nous appelle.

 

Or voici que cette machine à produire (on ne sait trop quoi d’ailleurs…) se met soudain à dérailler à partir d’un infiniment petit, d’un microscopique grain de sable. Et avant qu’on ait réalisé ce qui se passait, l’équilibre mondial vacille à partir de ce minuscule virus qui se propage, silencieux, invisible, impalpable mais implacablement mortifère. Les systèmes économiques s’écroulent et nous sommes assujettis à une panique sanitaire mondiale. Nous pensions avoir tout obtenu et nous découvrons qu’il nous manque l’essentiel. Nous courons en tous sens pour sauver des multitudes de vies humaines, remettant ainsi l’homme au centre de tout. En effet nulle vie ne mérite d’être sacrifiée au nom d’un système ou d’une idéologie. 

 

Pensons-nous encore, avec Protagoras, que « L'homme est la mesure de toute chose » et, avec Sophocle, que l’homme surpasse toutes les merveilles de la création ? Pourtant voilà bien qu’avec cette pandémie « Le Seigneur déjoue le plan des nations [et qu’] Il anéantit les projets des peuples… »

Cette machine à nous étourdir qu’est devenu notre monde contemporain s’enraye brutalement, laissant la plupart des humains dans une sidération inquiète. Les repères habituels se dissolvent et d’aucuns cherchent à récupérer ce qu’ils peuvent du naufrage. On vide les rayons des supermarchés… Il faut tenir ! Gestes dérisoires…

Non ! Nous n’avons pas à tenir, et nous n’avons rien à re-« tenir » car ce serait oublier que : 

 

« le plan du Seigneur subsiste toujours, 

et les projets de son cœur, d’âge en âge… »

 

Rien ne détourne Dieu de sa constante, sollicitude pour les hommes même si c’est d’une façon qui nous déconcerte, qui nous désempare. Mais il faut admettre que l’homme n'a jamais été et ne sera jamais tout-puissant et que cette limite, cette fragilité inscrite au fond de son être est une bénédiction puisqu'elle conditionne la possibilité de tout amour. Dieu nous aime bien au-delà de ce que nous en percevons, il souhaite seulement que nous nous détournions des vaines idoles que nous nous sommes fabriquées.

Ce temps de confinement qui peut légitimement paraître insupportable peut également être compris comme un temps donné pour rentrer en nous-même et nous tourner vers Celui dont nous avons peut-être oublié qu’Il attend que nous Le regardions. 

… Que nous le regardions pour comprendre ce que nous sommes et ce à quoi nous sommes appelés à vivre : 

« A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, 

la lune et les étoiles que tu fixas, 

qu'est-ce que l'homme pour que tu penses à lui, 

le fils d'un homme, que tu en prennes souci ?

Tu l'as voulu un peu moindre qu'un dieu, 

le couronnant de gloire et d'honneur ; 

tu l'établis sur les œuvres de tes mains, 

tu mets toute chose à ses pieds » (Ps 8, 4-7)

 

Nos pensées ne sont pas à la mesure de Dieu

Allons-nous comprendre cette épreuve universelle comme un appel à changer notre cœur de pierre en un cœur de chair, à modifier nos comportements tant dans nos rapports avec autrui qu’avec notre environnement ? Resterons-nous sourds à ce coup de semonce qui nous invite à une conversion radicale ? Accepterons-nous désormais de produire non d’abord pour consommer à outrance mais pour partager généreusement ? Pour tout cela sachons que le Seigneur nous accompagne, comme l’affirme la suite du psaume 32 :

 

« Le Seigneur veille sur eux qui le craignent,

sur ceux qui espèrent son amour,

pour les délivrer de la mort,

et les garder en vie aux jours de famine ». (Ps 32, 18-19)

 

 

Frère Martin